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# 6 mai 2013

coulisses

La mémoire ultramarine bientôt sauvegardée

A partir de juin 2013 et pendant six ans, une unité mobile va parcourir les 9 stations d'Outre-mer 1ère (ex-RFO) afin de numériser l'intégralité des fonds récents des chaînes ultramarines, soit plus de 135 000 heures de télévision. Une opération d'envergure, qui a démarré dès 2006, avec les fonds plus anciens, conservés sur des supports souvent obsolètes. Retour sur cette aventure, qui a nécessité des plans de financement complexes.



Réalisation : Franck Podguszer. Production : Ina © Ina 2013

 

UNE MEMOIRE POUR L'AVENIR

Des émissions musicales "Pulsations", à la coulée de lave du python de la Fournaise en 1977, en passant par le « Ti train » de la Réunion, l’exploitation de l’or en Guyane ou encore le carnaval de Papeete… Le fonds de l’ex RFO – aujourd’hui Outre-mer 1ère – recèle près de 150 000 heures d’archives qui sont autant de véritables trésors.

Or, ces documents, conservés dans des conditions climatiques souvent difficiles, étaient menacés de dégradation rapide et, à terme, de disparition. Dès 2006, l’Ina engage alors une course contre la montre pour sauver ce patrimoine inestimable. Comme ce fonds d’archives ne figurait pas dans le plan de sauvegarde et de numérisation (PSN) tel qu’il avait été établi dès 1999 et n’était pas non plus inscrit dans le périmètre de son troisième contrat d’objectifs et de moyens, l’Ina a déployé beaucoup d’énergie pour monter un dossier de candidature et proposer un projet au titre de l'action « Soutien aux usages, services et contenus numériques innovants » du fonds national pour la société numérique (FSN), afin d'étendre son action de sauvegarde et d'exploitation au patrimoine audiovisuel de l'outre-mer.

« Ce projet est l’aboutissement de plusieurs années d’une collaboration fructueuse entre France Télévisions, Outre-mer 1ère et l’Ina, tient à souligner Marie-Laure Daridan, chargée des relations institutionnelles. Surtout, il n’aurait jamais vu le jour sans le soutien financier du FSN et de son gestionnaire, la Caisse des dépôts »


Un plan de sauvegarde en deux étapes


En 2006, une première expertise est demandée à l’Ina par RFO sur ses fonds anciens. L’Ina se concentre alors sur les stations les plus importantes en termes de volume de production. « Cette mission avait trois objectifs, résume Jean Varra, responsable du département technique à la direction déléguée aux collections. Établir la volumétrie de ces fonds, réaliser un état des lieux de leur état de conservation et enfin estimer le coût de leur sauvegarde. Au total, 13 000 heures de documents sont recensées. Datant des années 1960 à 1985, les documents sont conservés sur pellicule film, supports 1 pouce ou ¾ de pouce, autant de formats obsolètes dont la technologie a totalement disparu du marché. »

Mais ce qui préoccupe les équipes, ce sont les moisissures et le syndrome du vinaigre qui mettent à mal les archives. « Dès 2008, sans avoir les ressources financières, l’Ina, avec l’aval de RFO, décide de rapatrier ces fonds en métropole en vue de procéder à leur numérisation, relate Jean Varra. Une région pilote est alors choisie : la Guyane. La collecte s’est poursuivie en 2009 et 2010. L’état de dégradation des films a sérieusement ralenti le processus de traitement ». Néanmoins, en 2012, 40 % de ces films - 24 % des bandes 1 pouce et 40 % des cassettes ¾ de pouce - ont déjà été numérisés et donc sauvegardés. En juillet de la même année, le soutien financier obtenu du FSN a permis à l’Ina d’envisager la sauvegarde des fonds récents conservés sur supports Béta et DVC Pro.


Des fonds traités in situ


« Deux hypothèses s’offraient à nous pour le traitement de ces documents, se remémore Anne Lefort, responsable de la sauvegarde des collections et adjointe de Jean Varra pour le PSN. On numérisait soit en métropole – ce qui demandait une logistique très lourde pour l’inventaire et le stockage au regard du volume à traiter (200 000 opus représentant 135 000 heures) – soit sur place. Les fonds, conservés dans les neuf stations d’Outre-mer, étant régulièrement utilisés par les rédactions et les documentalistes, c’est la seconde hypothèse qui a été retenue. Il était en effet inimaginable d’immobiliser autant d’archives sur un temps long. »

Comme il était difficile de trouver une structure industrielle sur place, car cela aurait nécessité des investissements techniques énormes, l’Ina a lancé en septembre 2012 un appel d’offres en métropole afin de procéder à une numérisation de manière itinérante, station après station. « Afin de préparer le cahier des charges de cet appel d’offres, nous sommes repartis en mission dans chacune des neuf stations, explique Anne Lefort. L’objectif ? Évaluer plus précisément les volumes à traiter, avoir une connaissance plus fine de l’état de conservation des archives et sensibiliser les collaborateurs à la venue de techniciens extérieurs. »

L’équipe n’est pas au bout de ses surprises : « Les volumes s’avèrent en effet plus importants que ne le laissaient présager nos premières estimations (60 % de documents en sus à traiter !), l’état de conservation des archives, l’organisation des fonds et leur inventaire diffèrent d’une station à l’autre », résume Anne Lefort. Autant d’éléments qu’il importe de bien cerner avant que ne débute, à proprement parler, dans le courant du deuxième trimestre 2013, la mission de sauvegarde. « Si, au final, les volumes à traiter sont plus importants, le financement initial reste cependant valable, car on a affaire là aux fonds récents, lesquels sont plus facilement automatisables en terme de transfert. Donc à budget équivalent, on va pouvoir traiter davantage d’archives », souligne Jean Varra.

 

Un système modulaire


Choisi fin novembre 2012, le soumissionnaire Vectracom a défini, mis en œuvre puis testé, entre la fin de l’année et le premier trimestre 2013, la structure technique qui va servir à numériser les fonds récents. « Vectracom finalise actuellement le processus en simulation technique en vue de notre validation définitive. En tout, il y aura douze chaînes de numérisation, six pour les supports Béta et six pour les DVC Pro, décrit Anne Lefort. Si besoin, on aura la possibilité de mettre plus de lignes d’un mode que l’autre. Le système mis au point par Vectracom est en effet modulaire, facile à monter et à démonter, adaptable et modifiable en fonction des besoins de chaque station. » Conçu en métropole, le système voyagera en "flight cases". Sur place, il sera piloté par un ingénieur de Vectracom, lequel formera les techniciens recrutés localement pour numériser les fonds. Leur nombre variera d’une station à l’autre, en fonction de la volumétrie à traiter. Un responsable technique de l’entreprise sera, quant à lui, dédié à l’installation du système dans chaque station.

« Nous allons débuter la numérisation par le site de Saint-Pierre-et-Miquelon, poursuit Jean Varra. Ce fonds présente l’avantage d’être réduit (8 000 heures) et en bon état. L’équipe étant prête à nous accueillir et la météo y étant plus clémente au printemps, nous l’avons choisie comme site pilote. Le travail de sauvegarde devrait s’y étaler entre quatre et cinq mois. » C’est le minimum envisagé par l’Ina pour les petites stations comme Mayotte ou Wallis. Pour les grandes stations comme la Martinique et la plupart de celles du bassin des Caraïbes, l’Ina envisage d’y consacrer le double de temps. « À ce jour, nous n’avons pas de calendrier précis des opérations, précise Jean Varra. Celui-ci sera affiné au fur et à mesure. Pour ce faire, on attend de connaître le rythme de production lequel dépendra de l’état physique des matériels à numériser. »

 

L'indispensable description documentaire


En parallèle, l’Ina poursuivra sa mission sur les fonds historiques dont le traitement devrait s’achever en même temps que celui des fonds récents, soit à la fin de 2018. Ce travail permettra de compléter le panel des archives TV de l’Ina et au plus grand nombre de (re)découvrir ces documents oubliés. « Tout ce qui va être numérisé sera contrôlé par l’Ina avant d’être intégré dans notre système technique et d’être restitué à Outre-mer 1ère, explique Jean Varra. Un travail important de développement est en cours pour intégrer les notices documentaires de ces fonds, car les champs renseignés pour la description textuelle ne sont pas les mêmes que dans notre base. Il nous faut donc reformater toutes les notices existantes ! »

À terme, l’Ina pourrait même envisager une collaboration avec les documentalistes d’Outre-mer 1ère afin d’enrichir les informations sur ces archives. « Une archive sans identification est une archive morte, insiste Anne Lefort. Or, des personnalités ou des paysages, par exemple, seront sans doute difficiles à identifier sans l’apport des connaissances des documentalistes d’Outre-mer 1ère. Habitées par une véritable vocation patrimoniale, c’est grâce à elles que ces archives vivent encore. Faisons en sorte que cette sauvegarde s’inscrive dans la continuité de leur travail. »

Valérie Chêne

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EN SAVOIR PLUS

> Les opérations de sauvegarde des fonds de RFO ont commencé, avec le soutien de l'Ina, dès 2006.
En 2008, un film explique comment les opérations vont se dérouler >>

> Le 4 mai dernier, sur RFI, Valérie Nivelon consacre au sujet de la numérisation des archives d'Outre-mer une émission  baptisée "France : décoloniser la mémoire" :

Première partie >>

Deuxième partie >>

> Le 12 novembre 2012, un colloque sur le thème de la sauvegarde et du partage du patrimoine audiovisuel ultramarin a été organisé au Sénat.

Voir les interventions sur le site du Sénat >>

 

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